Histoire

Le début d’un mouvement

Un point de départ dans les cabarets, la prostitution et le monde de la nuit

Le mouvement trans prend ses racines dans les cabarets où se donnaient des spectacles de drag queens et de travestis, notamment à Paris, dans l’ancien Carrousel situé rue du Colisée. Ici, les plus grandes figures trans comme Bambi, Coccinelle et Capucine (de leurs vrais noms Marie-Pierre Pruvot, Jacqueline Charlotte Dufresnoy et Germaine Lefebvre) ont entamé leur carrière d’artistes et de militantes, s’attirant beaucoup de succès et une certaine fascination de leur public.

Affiches du cabaret, source : Transascity.org

Les cabarets constituaient les seuls réseaux d’entraide dans les années 60 à 70, il n’y avait pas d’organisations, pas d’associations vers qui se tourner. La vie n’était pas facile pour ceux et celles qui, comme Hélène Hazéra, devaient bien souvent se prostituer pour survivre. La prostitution se faisait en général à Paris sur les places les plus fréquentées, et les policiers avaient ainsi organisé une véritable « chasse aux transgenres », où ils repéraient et arrêtaient ces derniers. Dans la nuit du 28 juin 1969, à New York, se déroulent les émeutes de Stonewall dans le bar du Stonewall Inn. Ce dernier était principalement fréquenté par les personnes transgenres, les travestis, les prostitués et les sans-abris, qui se révoltèrent contre un raid de la police dans une manifestation violente. Ces émeutes, déclenchées par une femme trans nommée Sylvia Rae Rivera, marquèrent les premiers mouvements militantistes de la communauté LGBT+ aux Etats-Unis.

Émeutes de Stonewall, source : lillepride.fr

Des organisations émergentes

En 1965, Marie-André Schwindenhammer fonde l’Amaho, première association transgenre en France. À cause des expériences qu’elle a subi dans le camp Struthof où elle était retenue, les nazis lui ayant injecté des hormones féminines, la jeune femme (née dans un corps d’homme) subit des changements hormonaux. À son retour en France, au lieu de l’aider à reprendre une vie normale, l’armée exige sa démission, et Marie-André est autorisée, grâce à son statut de résistante de guerre, à fonder cette association afin d’aider les personnes transgenres. L’Amaho leur donnait des cartes d’identité (validées par la préfecture) qui leur correspondaient, et les redirigeaient vers des pays où les castrations thérapeutiques étaient autorisées. En tout, on estime que l’association a aidé 30 000 travestis et trans dans leur parcours.

Le Fhar (Front homosexuel d’action révolutionnaire) est fondé en 1971, très vite suivi par les Gazolines (organisation trans) en 1972. Certaines gazolines radicales s’étaient confrontées à Jean Poiret, l’auteur et interprète de la pièce La Cage aux Folles, à cause de l’image de l’homosexualité que celle-ci véhiculait qu’elles considéraient comme insultante (nous viendrons à reparler du film inspiré de cette pièce plus tard). En 1975 est créée l’Association Beaumont Continental (ABC), qui donne aux personnes trans un accès aux hormones, à l’épilation, et aux fausses cartes d’identités.

Des mentalités fermées

Une législation sévère et une médecine retardée

Dès 1954 apparaît l’interdiction pour un homme de porter des talons, des jupes, des perruques ou des faux seins, sous peine d’intervention policière. C’est ainsi que commence la chasse aux transgenres et aux travestis. En 1980, la transsexualité entre dans la liste des troubles mentaux (l’homosexualité étant sortie de cette liste en 1973) : elle est donc officiellement reconnue par l’état mais considérée comme un trouble psychologique.

La France était très en retard sur l’ouverture d’organisations trans et sur la médecine : les docteurs se croyaient pouvoir définir qui était homme et qui était femme, les opérations étaient souvent mal réalisées (des cas de vagin trop peu profond sont apparus notamment). Les personnes souhaitant changer de sexe devaient subir tout un examen où ils étaient inspectés, humiliés et longuement questionnés avant que le médecin ne donne son verdict final -car seul lui avait le pouvoir de décréter si, oui ou non, la personne devait effectuer une transition. De plus, pour changer de sexe, il était indispensable d’accepter qu’on ne puisse jamais avoir d’enfants, chose qui aujourd’hui est possible avec la congélation des gamètes.

Des discriminations

Hélène Hazéra dans les années 70, source : Paris70.free.fr

En 1971, on commence à cesser d’employer le mot “travesti”. Cependant, cela n’empêche pas la société de rejeter et de marginaliser les personnes trans, souvent victimes d’insultes, de violences (coups, viols) et parfois même de meurtre. Hélène Hazéra, la première femme trans journaliste en France, se retrouvait heurtée à des violences verbales qui la conduisent d’ailleurs à quitter la cinémathèque où elle travaillait. Elle s’oriente vers la prostitution pour survivre, et rencontre alors d’autres personnes trans et/ou militantes, comme les Gazolines ou bien les membres d’Act-up. Elle rejoint Libération en 1978, et y est à tort appelée “travestie”, confrontée aux regards d’incompréhension et de rejet au sein de la rédaction comme en dehors. Ce n’est qu’à partir des années 80 que s’opérera véritablement une rupture du mouvement transgenre avec le monde du cabaret et de la prostitution, où les personnes trans étaient souvent cantonnées jusqu’alors.