Priscilla, folle du désert

Introduction au film

Le film dont nous allons parler à présent est un film australien de 1994 dont le titre en version originale est The Adventures Of Priscilla, Queen Of The Desert. Réalisé par Stephan Elliott, il comprend trois personnages principaux : Tony alias Mitzi et Adam alias Felicia, deux drag queen dans un cabaret de Sydney, et Bernadette, une femme transsexuelle qui est leur amie. Tous ensemble, ils partent pour un road trip dans le désert. Les costumes sont un élément phare du film : colorés, extravagants, fleuris, à grand renfort de paillettes et de froufrous, ce sont de véritables pièces d’art (comme par exemple la tenue entièrement constituée de tongs). Le film a d’ailleurs remporté l’Oscar des meilleurs costumes en 1995 !

Teaser du film

Pour des raisons de praticité, nous parlerons des personnages avec leur vrai nom lorsqu’il seront sous leur forme habituelle et emploierons leurs noms de scène lorsqu’ils seront travestis. Ainsi, Adam deviendra Felicia lorsqu’il sera en drag queen, et de la même manière Tony sera Mitzi. Bernadette sera appelée Bernadette quoi qu’il arrive, puisque c’est la seule femme trans du trio, les deux autres étant des hommes qui se travestissent.

Pour une meilleure clarté, nous allons également mettre les sous-titres en français sur les images tirées du film, ou traduire lorsque nous les laisserons en anglais. Nous conseillons cependant la version originale, bien plus agréable et authentique selon nous !

Les premières scènes

L’expression faciale de Mitzi face aux critiques est assez parlante  (deuxième image)

On voit Mitzi derrière le rideau, qui semble très angoissée. Elle entre finalement sur scène et chante « I’ve never been to me” de Charlene. La scène est très douce, avec des jeux de lumières, le scintillement des paillettes présentes sur les lèvres et sur la robe de Mitzi, et des tonalités principalement orange, roses et or. Cette douceur contraste avec la fin de la chanson : la salle est pleine d’applaudissements enthousiastes, mais un homme moqueur jette une canette de soda sur la drag queen qui tombe au sol, ce qui fait rire tous les autres spectateurs. Mitzi est ici traitée sans la moindre marque de respect, comme un véritable défouloir que l’on peut blesser simplement pour s’amuser. Heureusement, Felicia prend immédiatement sa défense avec une réplique humoristique et cinglante qui annonce dès le début du film son sens de la répartie.

Adam/Felicia, un personnage provocateur

Adam est un des protagonistes de l’histoire. C’est un jeune homme qui n’hésite pas à pratiquer l’auto-dérision, et qui se montre toujours très excessif dans tout ce qu’il fait. Dans la scène ci-dessus, on le voit entonner une petite chanson de sa composition, où il fredonne allègrement “a desert holiday/let’s pack the drags away […] fuck off you silly queer/i’m getting out of here”, ce qui est traduit en français par : “vacances dans le désert/les drags partent en croisière […] ta gueule stupide pédale/moi je mets les voiles”. Il emploie avec auto-dérision des insultes qu’il a l’habitude d’entendre, et choisit d’adopter un comportement désinvolte face à la violence des propos qu’on lui adresse. Par ailleurs, Adam parle de son homosexualité comme d’une “phase” (il reprend sarcastiquement une conversation qu’il a eue avec sa mère) et se moque ouvertement de ce terme qui ne décrit pas une réalité.

Le dead name

Pour une personne trans, le dead name est un nom qui appartient au passé, et qui n’est donc plus employé. Ainsi la plupart d’entre elles n’apprécieront pas d’être appellé•e•s par ce nom qui ne leur correspond plus, et c’est ici le cas de Bernadette dans le film.

Alors que les protagonistes sont en train de rouler dans le désert, Adam demande à Tony si le véritable nom de Bernadette est bien Ralph. Il se réfère ici à son ancien nom. Tony le fait rapidement taire.

Ici, c’est Adam/Felicia qui prononce les mots « C’est Ralph ». Bernadette est atterrée.

Lorsque Felicia évoque encore une fois le dead name de Bernadette (Ralph), son expression se fige et elle a l’air profondément blessée. Une fois revenus dans la chambre, elle lui demande des comptes. Felicia se moque et emploie à nouveau le nom de Ralph. Bernadette réagit au quart de tour, lui lance une lampe dessus et la fait tomber à terre en la frappant.

Se faire remarquer (ou non)

A la suite d’un pari, Mitzi et Felicia descendent du bus, avec leurs tenues excentriques de drag : des perruques rose et bleu, un costume intégralement constitué de tongs pour Mitzi, une fourrure rouge et des fleurs postiches pour Felicia, ainsi qu’un corset moulant. Seule Bernadette reste sobre, presque blasée. Différents gros plans individuels se succèdent, montrant les visages éberlués des passants. Même le chien qui les observe semble surpris. Les réactions sont purement étonnés, parfois enthousiastes, mais jamais dégoûtées ou énervées.

Il est intéressant de noter que Bernadette, le personnage trans du film, attire moins l’attention que ses deux amis qui eux sont particulièrement extravagants. C’est un personnage plutôt discret et qui se fond bien dans la masse.

La scène du bar

Mitzi, Felicia et Bernadette s’assoient au bar. Un silence pesant s’abat alors, et les clients semblent les encercler, ce qui n’est pas sans rappeler La Cage aux folles, notamment lors de la scène dans le bar où Albin s’attire les regards désapprobateurs des personnes présentes. Bernadette commande sereinement des boissons.

Une femme fait alors son entrée, et insulte les trois protagonistes. Felicia lève les yeux au ciel, l’air blasé. Elle a du vivre cette scène mille fois. La femme leur demande si elles viennent d’Uranus, et lorsque Bernadette tente de repasser sa commande, la femme agrippe sa main et lance : “il n’y a rien ici pour des gens comme vous”.

Bernadette retire alors très calmement mais fermement sa main, et lance une réplique (assez vulgaire certes) qui témoigne de son sens de la répartie acéré. S’ensuit une explosion de rire de tous les témoins de la scène, avec des gros plans sur les visages hilares et on voit Bernadette esquisser un sourire. Il y a une ellipse, puis on observe que le trio a été accepté parmi les clients, qui rient et boivent avec eux.

Deux scènes de discrimination

Un peu plus loin dans le film, les protagonistes retrouvent leur van vandalisé. Des lettres capitales, tracées à la peinture rouge, expriment un message de haine extrêmement violent qui leur demande de partir. Tony dit alors : “même si je crois être blindé, ça fait quand même mal”, ce qui prouve que même derrière la carapace qu’ils se sont construit pour se protéger, les insultes continuent de les atteindre. Ils repeindront par la suite le van tout en rose : ils ne se laissent pas abattre et arrivent toujours à rester optimistes.

Comme dans La Cage aux folles, il y a dans ce film une scène de bagarre, lorsque Felicia est agressée par des hommes. Cependant, cette scène n’est pas du tout traitée de la même façon ici : ce qui était caché dans La Cage aux folles et dont on riait est montré de manière plus crue et plus grave dans Priscilla folle du désert. Felicia est à terre, son maquillage ravagé par les larmes, trois hommes la maintiennent les jambes écartées et rient. Tout cela se passe dans une atmosphère sombre et nocturne accompagnée d’une musique oppressante. C’est alors que Bernadette intervient et envoie l’un des agresseurs à terre avec un grand sourire, après qu’il l’ait insultée. Dans La Cage aux folles, c’est Renato qui avait été envoyé au tapis, tandis qu’ici c’est une réelle prise de pouvoir des personnes marginalisées, qui ne se laissent pas faire.

Dans la scène qui suit, Bernadette réconforte Felicia en lui expliquant que ce qui s’est passé ne pourra que l’endurcir, car c’est comme ça qu’elle-même a “appris à se battre”. Elle lui dit alors qu’être un homme un jour et une femme le lendemain n’est pas quelque chose de facile à réaliser, se référant ainsi à sa propre transition dont on devine aisément qu’elle n’a pas été simple. De plus, à sa façon de se défendre (que ce soit au niveau verbal ou physique d’ailleurs, puisqu’elle sait faire les deux), il est évident qu’elle a déjà maintes fois été confrontée à de la violence transphobe.

L’histoire de Bernadette

Bob, un allié du trio, demande à Bernadette : “est-ce que je peux te poser une question personnelle ?… pourquoi ?” Bernadette répond avec un rictus : “tu veux dire, la question à 64 000 dollars ?” Il est évident que cette question lui est très souvent posée, et qu’elle a pris l’habitude d’y répondre. S’ensuit alors un flashback, qui se déroule à Noël et où l’on voit qu’elle a échangé son camion contre la poupée de sa sœur. Cette scène délivre une explication assez simpliste de la raison qui a poussé Bernadette à effectuer une transition, qui n’en demeure pas moins humoristique. Tout le ton du film étant léger, il n’est pas étonnant que ce thème soit abordé de la même façon. On apprend également que les parents de Bernadette ne lui adressent plus la parole depuis son opération.

Des notes légères d’humour et de tolérance

De droite à gauche : le bol de Tony et celui de Bernadette.

A l’occasion d’un petit déjeuner dans le désert, Bernadette mange ses hormones dans un bol comme elle mangerait des céréales, ce qui donne un aspect très humoristique et décalé au traitement hormonal.

Très belle image de Tony/Mitzi face à un miroir

A la fin du film, quand Tony rencontre son fils Benjamin âgé d’une dizaine d’année, il voudrait d’abord lui cacher son métier de drag queen et son attirance pour les hommes, mais il voit ensuite que l’enfant réagit très bien à tout cela, notamment lorsqu’il assiste avec le sourire à un de leurs spectacles. Son fils se montre très réceptif à propos de tout ce qu’il apprend sur son père et n’est pas du tout choqué d’apprendre qu’il a eu des petits amis, sa mère ayant également eu des relations avec des femmes. L’ouverture d’esprit de cet enfant est une belle conclusion à ce film qui célèbre la différence dans une explosion de paillettes et de couleurs.

Bilan

Les personnages principaux sont attachants, drôles, sarcastiques, et possèdent un sens de la répartie aigu. Dans ce film, on ne se moque plus des travestis et des trans : on rit avec eux !
Les réactions des gens autour d’eux sont bien souvent émerveillées et enthousiastes. Bob est par exemple un grand fervent de leurs spectacles, et un admirateur de Bernadette. Il est intéressant de voir comme Bernadette entretient avec lui une relation amoureuse tout à fait ordinaire : elle n’est pas définie uniquement par son identité de genre. Cependant, on se confronte également à des réactions négatives autour des personnages, allant de publics peu convaincus, voire hostiles à leur prestations à l’agression de Felicia.
La transidentité de Bernadette est ici reconnue et acceptée, et c’est somme toute un personnage assez normal du film. On nous la présente comme un personnage fort qui a du pouvoir, mais avec ses failles et ses faiblesses, ce qui la rend humaine.