Tout sur ma mère

Introduction au film

Todo sobre mi madre, ou Tout sur ma mère en français, est un film de Pedro Almodóvar réalisé en 1998.

Affiche du film, source : lavanguardia.com

L’histoire commence lorsque Manuela emmène son fils Esteban au théâtre. Malheureusement, à la sortie du théâtre, il est renversé par une voiture et meurt sur le coup. C’est l’élément déclencheur du film, qui entraînera Manuela jusqu’à Barcelone à la recherche du père.

Elle retrouvera dans sa quête une de ses anciennes amies nommée Agrado, une prostituée trans, ainsi que Rosa, une jeune sœur. En suivant les traces de son ancien mari, on découvre qu’il pourrait être bien différent de ce qu’on a imaginé…

De la même manière que nous l’avions fait avec Priscilla folle du désert, nous allons ici mettre les sous-titres en français sur les images tirées du film, bien que la langue originale soit l’espagnol. En revanche et inopportunément, les extraits provenant de Youtube ne comportent pas de sous-titres français, mais seulement anglais et espagnols. Nous espérons que cela suffira pour une bonne compréhension des scènes, qui seront de toute façon expliquées par la suite.

Les premières scènes

Au début du film, on comprend qu’Esteban ne connaît pas son père et que cela le perturbe. Esteban demande à sa mère de tout lui dire sur son père, car elle lui a seulement dit qu’il était mort.

Elle semble extrêmement peu encline à lui en parler, mais promet de tout lui dire quand ils seront arrivés à la maison. Cependant il meurt écrasé par une voiture juste après, ce qui est très violent étant donné que ce ne sont que les premières minutes du film, et que sa mère vient de lui faire une promesse qu’elle ne pourra jamais tenir.

La réplique d’Esteban ci-dessus est intéressante : en effet, c’est un parallélisme avec le titre du film qui est non pas Tout sur mon père mais Tout sur ma mère. Le spectateur pourrait penser que, au lieu de tourner autour du père absent d’Esteban, le film se concentrera plus sur l’histoire de Manuela, sa mère. Néanmoins, au cours du film, on commence à comprendre que ce titre peut être interprété différemment, quand on apprend que le père d’Esteban est en fait une femme trans.

Le personnage d’Agrado

La première fois qu’Agrado apparaît à l’écran, elle est dans une position de victime puisque un homme se tient au dessus d’elle et l’agresse. Même si elle se fait agresser, elle n’est pas montrée comme incapable de répliquer car elle sort un canif pour se défendre. Manuela arrive et la sauve juste à temps en assommant l’homme. Agrado le relève et l’envoie auprès de quelqu’un qui pourra le soigner, ce qui témoigne de sa grande bonté d’âme. Les deux anciennes amies se reconnaissent alors, et se dirigent vers l’appartement d’Agrado, heureuses de se retrouver.

Plus tard, les deux femmes discutent de Lola (c’est la première fois que ce personnage est mentionné dans l’histoire). On apprend que c’est une grande consommatrice de drogues, et qu’elle a volé tout l’argent de son amie avant de s’enfuir. Agrado dit avec rancœur qu’elle “la traitait comme une sœur depuis 20 ans”. Elle ajoute : “on nous a mis nos seins ensemble !” La transidentité de ces deux personnages devient alors évidente. Lola reste pour le moment un personnage énigmatique, et on ne fait pas encore le rapprochement entre elle et le père d’Esteban. Tout ce qu’on connaîtra d’elle pendant la majorité du film sera ce qu’en disent les autres personnages.
Dans la même scène, on voit comme Agrado est émue par le retour de son amie, et se met à pleurer. On devine dès le début qu’il s’agit d’un personnage affectueux et sensible.

Rencontre avec Rosa

Scène dans le centre d’aide : discussion entre Manuela, Agrado et Rosa (sous-titres espagnols et anglais disponibles)

Nous sommes introduits dans le monde de la prostitution très rapidement : Agrado et Manuela se rendent dans un centre d’aide aux femmes démunies, où elles rencontrent Rosa, une jeune religieuse bénévole. Lorsqu’elles abordent Lola dans leur conversation, Rosa semble troublée et leur parle également d’elle, en disant qu’elle l’a aidée à se désintoxiquer, mais qu’elle est partie sans donner de nouvelles et aimerait la revoir avant de retourner au Salvador. Une fois de plus, il semblerait que Lola se soit enfuie sans se donner la peine de prévenir qui que ce soit.

Dans la même scène, Agrado émet une critique virulente des drags queen, car elle les trouve ridicules et non-conformes à l’apparence que l’on attend d’une femme. C’est intéressant, car on peut voir que même elle, en tant que personnage trans, a des préjugés sur d’autres communautés. De plus, ce passage dissocie les drag queen, les travestis et les trans, et va en quelque sorte au-delà de la globalisation qui a pu leur être appliquée jusqu’alors.

Un portrait de Lola peu flatteur

Rosa avoue à Manuela qu’elle est enceinte de 3 mois. Lorsque son amie lui demande qui est le père de l’enfant, Rosa prononce le nom de Lola. Manuela ouvre de grands yeux, répète ce nom en s’agitant dans l’appartement, l’air mi-paniquée, mi-furieuse. Elle crie avec rage : “Cette salope de Lola !” et c’est la première fois qu’elle apparaît aussi énervée dans le film.

Les deux femmes se rendent à l’hôpital et discutent à nouveau de Lola. Rosa lui demande : “pourquoi tu lui en veux tant ?” et Manuela répond avec amertume “Lola a les pires défauts des hommes, et les pires défauts des femmes”. Cela dénote de l’ambiguïté qui plane autour de ce personnage et de son identité de genre. En effet, cette remarque expose un aspect ambivalent de la personnalité de Lola. Le portrait qui est dressé d’elle par la suite est extrêmement diabolisé, et dans la bouche des autres personnages, il semblerait que ce soit quelqu’un de monstrueux, qui ne tient pas compte des sentiments des autres et qui trahit tous ses amis.

Manuela raconte à Rosa sa propre histoire. Elle lui explique que tandis qu’ils vivaient éloignés l’un de l’autre pendant 2 ans, son mari a effectué sa transition sans l’avertir (“quand je suis revenue, il avait des seins plus gros que moi”). Malgré tout, la transition n’était que physique, et Manuela a fini par l’accepter. Elle fait bien sûr référence à Lola et au couple qu’elles formaient. Elle explique ensuite que Lola passait ses journées à draguer d’autres personnes et à se promener en bikini, tout en interdisant à Manuela de faire la même chose.
On constate ainsi que les personnages trans ont leur propres ambiguïtés et préjugés, comme Agrado qui dénigrait plus haut les drag queens ou Lola qui est un personnage machiste. C’est donc plus complexe et plus profond qu’une seule grande communauté unie, et Almodóvar ne se contente pas d’un seul archétype “basique”.

Au cours du film, on constate que Manuela a deux façons d’appeler Lola : par son prénom, ou en disant “mon mari”, comme si c’était deux personnes distinctes.

Plus tard, Rosa apprend à Manuela qu’elle est séropositive. Manuela se met en colère et lui reproche d’avoir couché avec Lola, ce qui n’était pas du tout prudent puisque Lola se pique depuis des années et était donc assez encline à porter le virus.

Une curiosité déplacée

On note que plusieurs personnes de la troupe de théâtre ont l’air d’accorder de l’importance au fait qu’Agrado ait un pénis.

Nina demande tout d’abord à Agrado de lui montrer son entrejambe, de manière assez directe et impolie. Nina prend ça à la légère et avec amusement.

Quelques minutes plus tard, un autre membre de la troupe se montre assez direct et intrusif avec Agrado : il lui demande une fellation pour pouvoir se détendre avant le spectacle. Le fait qu’Agrado était anciennement une prostituée y est sans doute aussi pour quelque chose. Après avoir essuyé un refus, il lui propose même de lui en faire une et a l’air séduit voire excité par l’idée de le faire à une femme.
On voit à ce moment qu’elle a de la répartie en toute situation et ne se laisse pas faire. Elle lui dit, excédée, qu’elle ne comprend pas l’obsession qu’a la troupe avec le fait qu’elle ait un pénis puisqu’elle n’est quand même pas la seule à en avoir un !

Un personnage qui fait rire

Tout au long du film, Agrado fait à chacune de ses apparitions des réflexions amusantes et enjouées. On peut facilement observer qu’elle est pimpante et qu’elle aime faire la fête.
Elle explique à Huma qu’elle a débuté en tant que “camionneur” et qu’elle est devenue prostituée une fois qu’elle a subi l’opération mammaire. Cette réplique décalée et très humoristique prend le thème de la transition physique sur un ton léger. Huma ne juge pas le moins du monde le parcours d’Agrado, et lui sourit pour lui témoigner son intérêt.

Scène du monologue d’Agrado (sous-titres espagnols et anglais disponibles)

Il y a une scène où Agrado fait un long monologue sur la scène du théâtre, devant un public. Elle leur raconte sa vie pour les divertir car la représentation habituelle ne peut pas avoir lieu. On y apprend qu’elle est appelée Agrado en raison de son comportement altruiste (en espagnol, “agradar” signifie “faire plaisir” et “agradable” signifie “agréable”) et se décrit comme authentique. Elle fait rire le public car elle fait son récit de manière très humoristique.
Elle parle de son corps et n’en éprouve aucune gêne. Elle révèle ce que sa chirurgie lui a coûté en énumérant les parties de son corps et avec finalement une réflexion sarcastique : “Voilà, ça coûte cher d’être authentique”. En effet c’est avec ces chirurgies et ces modifications de son corps qu’elle se sent le plus elle-même. Son discours reçoit des applaudissements nourris : elle a séduit et ému le public en même tant qu’elle l’a fait rire de bon cœur.

Une apparition tardive

Avant de mourir du sida, Rosa accouche d’un nourrisson appelé lui aussi Esteban (ancien prénom de Lola et aussi celui du fils de Manuela). Rosa demande à Manuela de ne rien cacher sur son “père” à son fils. Elle a l’air d’éprouver beaucoup moins de rancœur envers Lola que les deux autres femmes.

Lola fait son apparition durant l’enterrement de Rosa. Tandis qu’un petit comité de personnes est réuni autour de la stèle funéraire, elle se démarque en apparaissant au loin, seule en haut du cimetière, avec des lunettes de soleil. Malgré la différence entre elle et les autres marquée par ces plans, les lunettes de soleil qu’elle porte sont un indice d’une conformité relative, car tous les autres personnages en portent aussi.

Manuela va à sa rencontre et s’ensuit un passage assez déchirant où elle lui dit ce qu’elle a sur le coeur et va même jusqu’à la qualifier d’“épidémie”.

On voit enfin le visage de Lola, qui apprend à Manuela qu’elle est mourante. Elle paraît beaucoup plus fragile et sensible qu’on ne l’avait imaginée : elle est émue et tremblante, tente de sourire et dégage une certaine douceur. Elle lui avoue qu’elle veut rencontrer le fils qu’elle a eu avec Rosa car elle a toujours désiré avoir un fils. C’est là que Manuela lui annonce qu’elle était enceinte d’elle quand elle a quitté Barcelone. Lola émet son désir de connaître leur enfant et quand Manuela lui dit que c’est impossible, elle la supplie.

Lola fond alors en larmes quand Manuela lui apprend l’accident et le décès prématuré d’Esteban. Le spectateur voit là un personnage doté d’une sensibilité et d’une vulnérabilité, loin du monstre décrit par les autres !

Flashback d’Esteban,  dont on entend la voix
 lire les phrases de son journal
Réaction de Lola à sa lecture

Lola lit plus tard le carnet de son fils défunt ce qui donne lieu à une séquence touchante où elle découvre qu’il écrit que “peu importe qui ou comment” est son père, il désire ardemment le connaître. C’est un message d’acceptation presque involontaire (puisqu’il ne savait rien de sa transidentité) d’un fils à son “père” qui rappelle celui que l’on peut observer dans Priscilla folle du désert entre Benjamin et Tony.

La scène où elle rencontre le bébé que Rosa a eu avec elle avant de mourir est également une source d’émotion, avec cette phrase assez ambiguë venant d’une femme transgenre : “Estás con Papa”. Manuela apprend la mort de Lola pendant les dernières minutes du film, ce qui sans être vraiment surprenant est déplorable par le spectateur.

Des monstres ?

Le terme de “monstre” est employé à plusieurs reprises durant le film. Il est notamment utilisé par Agrado lorsqu’elle est sur scène, et plaisante en disant qu’elle s’est fait mettre des seins, et ajoute “deux, parce que je ne suis pas un monstre”. Elle tourne en dérision ce terme alors qu’il est souvent employé pour blesser les personnes trans. Cela peut nous rappeler le comportement d’Adam dans Priscilla folle du désert, qui lui aussi riait et se réappropriait les insultes qu’il avait pu entendre.

Le mot “monstre” est à nouveau utilisé à la fin du film, comme une véritable insulte cette fois-ci. C’est la mère de Rosa qui demande à propos de Lola “c’est ce monstre qui a tué ma fille ?”. Cette fois-ci, la réplique est pleine de haine et de colère. On ne saurait vraiment dire si c’est parce que Lola  est à l’origine de la mort de Rosa ou en raison de sa transidentité qu’elle se sert de ce mot.

Bilan

Todo Sobre Mi Madre Agrado
Agrado, source : pixshark.com

Il y a donc deux personnages transgenres dans Tout sur ma mère : Agrado est présentée comme amicale et enjouée, et elle est même émouvante à certains moments du film. Sa transidentité n’est pas un sujet polémique, mais plutôt acceptée comme un fait.

Lola, source :b-sidemg.com

Le deuxième personnage trans, Lola, apparaît après 1h19 de film (moins d’un quart d’heure avant la fin), après avoir beaucoup fait parler d’elle tout du long. Elle n’est pas décrite sous un angle très favorable, c’est le moins qu’on puisse dire. Effectivement, elle est longuement dépeinte comme une personne affreuse qui fait du mal aux autres. Mais quand elle apparaît à l’écran, elle ne ressemble pas à quelqu’un de cruel et égoïste. Elle est dans les derniers instants de sa vie à cause du sida et apprend l’existence d’un fils décédé : tout ça nous pousse à ressentir de la compassion pour elle, alors qu’on s’attendait à ressentir de l’animosité comme les autres personnages.

Il est donc intéressant de mettre en parallèle ces deux personnages et de voir qu’ils ne se ressemblent pas du tout et ne sont pas traités de la même manière. Ainsi Almodóvar ne se cantonne pas à un archétype stéréotypé de la transidentité mais offre bien des personnages trans dotés d’une personnalité propre, qui ne sont finalement plus tant des “personnages trans” que des simples “personnages” comme les autres.